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Le stagiaire étoilé

                La star            

             Nous étions seuls chez moi. Ma décision était prise. Pas question de lui dire « non », ni de m’embourber dans mes codes verbaux hypocrites. Comme il était très entreprenant, je l’ai entraîné dans ma chambre. Sur un plaid en cachemire au-dessus des draps, mes jambes passaient sans ménagement d’Est en Ouest, du Nord au Sud, avec une étonnante souplesse. On aurait dit une girouette affolée, prise dans un ouragan. Après environ vingt minutes intenses et ininterrompues, j’ai cru qu’on avait fini. Péniblement, j’ai trouvé le chemin de la salle de bain.

Fort de sa vigoureuse jeunesse, il m’a suivie comme un chasseur traque sa proie agonisante. Dans un miroir ingrat, mes yeux fardés me reprochaient mon comportement d’épouse indigne. Forcée de tout voir. C’était presque insupportable. Tandis que ma conscience s’atténuait et que mes sens reprenaient le dessus, mon opinion sur la situation se modifia. Dans le miroir, je me trouvais de plus en plus belle malgré ma bouche grande ouverte. Comme un avocat vociférant, je réclamais la poursuite des ébats. « Monsieur le juge des consciences, je plaide non coupable », avais-je envie de crier. Et puis, nos reflets commencèrent à disparaître sous la vapeur de nos râles, au fur et à mesure que nous nous enfoncions dans la jouissance. Arrivée au point de non-retour, dans le miroir d’en face, je ne voyais plus rien. Je cherchais en vain mon visage grimaçant et son torse imberbe. Plus grave, je devins amnésique. Qui suis-je ? Où suis-je ? Incapable d’articuler. Mes paroles n’étaient que charabia. Alors, je fus secouée comme un vieux prunier. De toutes mes forces, je me suis agrippée au lavabo, jusqu’à ce qu’il terminât dans un cri.

« Accusés, levez-vous ! », avais-je l’impression d’entendre. Nos reflets réapparurent. Les miroirs nous désignaient. Debout face-à-face, pour une fois à égalité, mon stagiaire et moi. Une conspiratrice et son complice. Il avait l’air serein, un peu essoufflé. Je voyais mon visage habituel de fin d’amour. Les yeux larmoyants, comme je pleurs toujours quand le plaisir culmine. Le silence régnait dans la salle de bain, on se serait cru dans un tribunal en attente d’un verdict. J’ai voulu dire « Allez-vous en » pour sauver ce qui me restait de dignité en tant que patronne. Il fallait que je le vouvoie pour remettre une certaine distance. Et puis, j’ai hésité pour le « On remet ça ». Mais le moment n’était pas venu de lui montrer mes insatiables aptitudes. Alors ma bouche a pris les devants pour un dernier baiser, juste avant de dire « Merci ».

Le soir de la même journée

Pour la première fois, j’ai dit « Merci » à un amant. Je n’en reviens pas. D’habitude, c’est le contraire.

Nous prenons l’apéro au salon en attendant nos invités. J’ai fait exprès de porter une robe blanche, la couleur de mon acquittement. Mon dos courbaturé me rappelle que je ne suis pas innocente. Assise dans le grand canapé en cuir, alors que je regrette mes stupides remerciements, j’observe mon mari se pavaner avec sa nouvelle chemise à fleurs. Le jaune lui va si bien. Sa mine est superbe. Il signait un contrat au moment précis où j’avais le corps en équerre. Je n’aurais jamais cru que je me vengerais dans ma propre demeure. Suis-je pire que je ne l’imagine ?

J’enchaîne les coupes de champagne et les petits fours. Mon mari me regarde surpris et me demande pourquoi je suis prise d’un fou rire. J’invente n’importe quoi comme explication. Je ne peux évidemment pas lui dire que ses airs de frimeur sont ridicules, spécialement en ce jour où je fus sérieusement malmenée par un jeune homme qui n’a pas le centième de sa fortune.

J’ai aimé mon mari, contrairement à ce que vous pourriez croire, mais cela n’a pas duré. Il ne me convenait pas. Rapidement après notre mariage, je fus sans illusion à son égard. Ensuite, je fus sans rancune. Aujourd’hui, je rigole.                

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